Le cul inculte du prix Turner 2016

“L’imitation est la plus sincère des flatteries écrivait en 1820 Charles Colton Caleb, avant qu’Oscar Wilde n’ajoute des années plus tard « que la médiocrité puisse payer à la grandeur. » Une maxime que le monde des arts a faite sienne dans son intégralité depuis longtemps et qui résonne doublement[1] en cette fin d’année avec la rétrospective Gavin Turk à la Newport Street Gallery de Damien Hirst et la remise du prix Turner à la Tate Britain où figure, parmi les quatre finalistes Anthea Hamilton avec sa « célèbre »[2]pièce Project for a Door (After Gaetano Pesce) qui est littéralement un monument à la gloire du léchage de cul[3].

On apprend avec surprise sur la page qui lui est consacrée sur le site de la Tate, que « la recherche est au cœur du travail » d’Anthea Hamilton, et que « chaque sujet est longuement étudié avant d’être utilisé comme un objectif à travers regarder le monde ». Inutile d’épiloguer, on relèvera juste que dans le cas de son sujet cul-cul, la recherche n’a pas du être poussée car elle ne mentionne pas la partie d’un diptyque satirique étonnamment semblable réalisé par un peintre anonyme flamand vers 1525, et présenté cette année au Grand Palais à Paris lors de la fantastique exposition Carambolages. Passe encore, mais on reste sur le cul quand elle convoque comme influence majeure de son travail Antonin Artaud et son appel à « la connaissance physique des images » qu’elle interprète comme la réponse physique qu’elle attend que le spectateur ressente devant son utilisation de matériaux inattendus, son travail en général, l’échelle et l’humour de celui-ci.[4] Dans le genre nivellement par le bas, difficile de faire mieux. On n’a beau se gratter la tête à défaut du cul, on ne voit pas le rapport avec Antonin Artaud que l’on cite pour mémoire et pour le plaisir: « C’est par la peau qu’on fera entrer la métaphysique dans les idées […] Je propose d’en revenir par le théâtre à une idée de la connaissance des images et des moyens de provoquer des transes comme la médecine chinoise connaît sur toute l’étendue de l’anatomie humaine les points qu’on pique et qui régissent jusqu’aux plus subtiles fonctions. »[5]

Une subtilité qui fait singulièrement défaut à cette reprise éculée de la blague des potaches qui montrent leur cul à l’arrière du bus, mais qui ne devrait pas l’empêcher, bien au contraire, de remporter le prix Turner dans trois jours. C’est dire.

PS. Mea culpa, Anthea Hamilton a manqué de cul et n’a finalement pas remporté le Turner prize 2016.

[1] On aurait pu ajouter à ces deux évènements la participation à une exposition collective qui se termine en février 2017 au Centre Pompidou d’une autre figure de l’appropriation décomplexée, l’artiste américaine Sherrie Levine dont les explications emberlificotées sur son travail n’ont d’égal que les commentaires amphigouriques de ceux qui le portent aux nues.

[2] On entend le mot célèbre ici quand la célébrité est mesurée à l’aune des selfies et des likes sur les réseaux sociaux, comme cela est le cas aujourd’hui. Il nous faut aussi admettre notre incompréhension devant l’intérêt de certains journalistes y compris du Guardian pour connaître l’identité des personnes qui ont prêté leurs culs pour servir de modèle aux deux pièces à 40 ans d’intervalle. Comme si cela avait de l’importance…

[3] Le monde de l’art (comme celui de la mode d’ailleurs) qui a pourtant fait du choc et de la provocation son fonds de commerce s’imaginant tirer de ce masochisme imposé une supériorité indiscutable sur le reste de la société civile préfère parler, ici , d’appropriation dans un sursaut de fausse pudeur mal placée. Il n’est pas interdit d’en rire.

[4] http://www.tate.org.uk/whats-on/tate-britain/exhibition/turner-prize-2016/about-artists/anthea-hamilton

[5] Citations tirées de l’ouvrage  ¡ Que viva Eisenstein ! de Barthélémy Amengual, Éditions de l’Âge d’Homme, 1980, Lausanne.

http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/carambolages