Fan de Matisse

Se faire traiter de fanatique avec sa connotation péjorative n’est jamais plaisant, en revanche la plupart d’entre nous revendiquent avec fierté l’appellation dans sa version apocopée. Par conséquent, ce n’est ni manquer de respect, ni prendre un grand risque que d’intituler ce post Fan de Matisse en faisant référence au peintre et critique anglais Patrick Heron (et dans une moindre mesure à son ami l’artiste Francis Davison) eu égard à l’anecdote datant de 1949, qu’il rapporte des années plus tard dans un article publié en 1993 dans la revue Modern Painters consacré aux dernières peintures de Matisse à l’occasion de la grande exposition sponsorisée par la fondation Elf, “Henri Matisse, 1904 – 1917” du 25 février au 21 juin 1993 au Centre Georges Pompidou.

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LATE MATISSE, Le Matisse des dernières années par Patrick Heron

Le 2 janvier 1949, par une après-midi très sombre et pluvieuse, j’entrepris de marcher jusqu’à Vence, sur les hauteurs, depuis la pointe du Cap d’Antibes où nous séjournions avec Katharine et Delia[1] chez Margaret Mellis[2] et Francis Davison[3] dans sa maison de famille désertée, le Château des enfants. Après avoir appris d’un libraire chez qui nous avions trouvé refuge pour nous abriter de la pluie que Matisse habitait dans une des dernières habitations sous l’imposant escarpement tout en haut à la sortie de la ville, nous nous précipitâmes à sa recherche, Francis et moi. La première personne à qui nous demandâmes l’adresse de Matisse, un riche propriétaire dont nous avions choisi la villa au hasard parmi d’autres, n’avait jamais entendu parlé de son voisin, l’illustre peintre mondialement connu. De retour sur la route, nous rencontrâmes une vieille dame qui redescendait des bois et transportait des rameaux secs dans un landau. « Ah le grand peintre français ! Sa maison est là … .[4] Nous tentâmes de nouveau notre chance, toujours sans succès. La bonne, impeccable dans son uniforme n’avait jamais entendu parlé de monsieur Matisse. Du coup, nous poursuivîmes notre chemin et reprîmes la route encore une fois jusqu’à ce que nous tombâmes sur un vieillard portant un manteau effiloché, un béret sur la tête, qui était en train de se rouler une cigarette. « Oui ! Oui ! Il demeure là-bas à la maison « Le Rêve »[5] dit-il en nous renvoyant du doigt à une plaque de bois clouée sur un olivier à côté du portail sur laquelle était grossièrement peint « Le Rêve ». Le jardin qui conduisait à la maison nous sauta immédiatement aux yeux. Il ne ressemblait en rien à ceux bien ordonnés des résidences qui l’encadraient de chaque côté. Nous sonnâmes à la porte qui se trouvait tout en haut d’une volée d’escaliers escarpée à gauche de la maison. Une femme assez jeune au regard très clair vint nous ouvrir. Je reconnus sur le champ Les Yeux bleus.[6] Il faisait sombre cet après-midi là, je dois dire ; les fenêtres du dernier étage de la maison étaient comme incendiées par la lumière électrique. Aussi, lorsqu’il nous fût précisé que monsieur Matisse était indisposé et travaillait dans sa chambre nous savions que c’était le cas. Nous exprimâmes notre désir de lui souhaiter son soixante dix neuvième anniversaire avec trois jours de retard, mais même cela fût complètement inutile. Davison dit alors à brûle-pourpoint dans un excellent français : «  Mais mon ami ici présent est le successeur de monsieur Clive Bell. » Loin s’en faut. J’étais à l’époque le critique d’art du New Statesman and the Nation.[7] Lydia Delectorskaya (je n’appris son nom que bien des années plus tard) se tourna subitement vers moi en disant : «  Qu’entendez-vous par successeur ? « Monsieur Bell n’est pas mort, si je ne me trompe ? »

Sur le long chemin du retour tandis que nous descendions la route côtière à l’est du Cap d’Antibes – à l’endroit où Monet a immortalisé la ville de l’autre côté de la baie – j’eus l’impression certaine et foudroyante que nous étions dans le virage que Matisse avait peint en 1926 dans Route d’Antibes, le grand pin. Je me plaçais alors de telle sorte que les deux pins parasols qui s’élevaient depuis la rive de l’autre côté de la route en contrebas fussent exactement alignés avec ceux du paysage de Matisse que j’avais en tête pour prendre une photographie. À présent, mon épaule droite était collée contre un coin du mur en pierre branlant qui bordait la route sur la droite. D’une manière ou d’une autre, j’ai dû apercevoir un éclat de rouge sur le mur car j’ai commencé à gratter entre les mousses et les lichens. Alors sont apparues tout un groupe de raclures de palette en cours d’oxydation – bleu outremer, violet, vert émeraude, rouge écarlate – lacérées dans une lézarde entre deux blocs déchiquetés de cette roche blanchâtre typique de la côte du Cap. Une fois développée, la photographie se révéla être la confirmation exacte de l’angle depuis lequel Matisse avait peint ce fameux paysage. Quand je rentrai chez moi en Angleterre je la collai en face de la reproduction du tableau correspondant dans le livre de 24 illustrations en couleur choisies par Matisse lui-même publié en 1939 par Braun et Cie[8] et que j’avais acheté en 1940 chez Zwemmer’s.

Si j’ai fourni tous ces éléments, ce n’est pas juste pour décrire une obsession, mais aussi pour planter le décor ; car les dernières peintures de Matisse, que je vais étudier un peu plus loin, ont toutes été peintes là-haut à Vence, dans la villa Le Rêve. En effet et quoiqu’on en dise, l’intimité de la connexion physique entre un lieu très spécifique, « réel » et les peintures qui prennent forme par la main d’un artiste dans, ou, à cet endroit précis est absolue en tant qu’élément complètement vital aux circonstances conduisant à l’émergence de tableaux majeurs qu’ils soient abstraits ou non[9]. (Traduction Bertrand Lapicorey)

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Couleurs des maîtres : Matisse, Henri Matisse et Jean Cassou, les éditions Braun et Cie, Paris 1939, 21,5 x 27,5cm.

En racontant cet épisode, ce moment de « fanitude, » d’un presque trentenaire, Patrick Heron nous offre non seulement le récit d’une expérience quasi mystique avec ce « pèlerinage » improvisé à la conclusion inévitablement épiphanique de deux rois mages anglais qui croisent sur leur route des personnages sortis tout droit d’une crèche provençale (le clochard, la petite vieille ramasseuse de bois mort, la bonne en uniforme), mais encore une véritable mine d’or historiographique qui nous permettra de mentionner même brièvement des œuvres aussi importantes que La Danse et La Musique, Luxe, Capucines et la Danse, Les Yeux Bleux, le Bonheur de Vivre, l’Atelier Rouge et la Chapelle de Vence, de croiser de grands collectionneurs Gertrude et Léo Stein et les sœurs Cone, qui se connaissaient depuis leur jeunesse à Baltimore, Albert Barnes, Sergei Shchukin, des amis de Matisse, Simon Bussy, André Rouveyre, de nombreux artistes et critiques d’art parmi lesquels Picasso, Monet, Cézanne, Bonnard, Russell, Kelly, Margaret Mellis, Damien Hirst, Wyndham Lewis, William Gear, Francis Davison, Patrick Heron, Raymond Escholier, Clement Greenberg, Samuel Beckett et les membres du Bloomsbury group, dont Clive Bell, Vanessa Bell, Duncan Grant, Roger Fry, Virginia et Leonard Woolf, Lytton Strachey ; mais aussi d’évoquer les femmes de Matisse : Caroline Joblau, l’un de ses premiers modèles et la mère de Marguerite, Amélie Matisse, l’épouse, et Lydia Delectorskaya la dernière compagne et le dernier modèle, de retourner sur certains hauts lieux de la création matissienne de Belle-Île à Nice en passant par Issy-les-Moulineaux, et le Cap d’Antibes ; et enfin d’évoquer en survol le travail de Matisse par paires et mise en abyme.

Commençons par le commencement : qui sont les deux pèlerins de cette histoire ?

Francis Davison (1919-1984) est le fils adoptif d’un riche industriel qui a fait sa fortune à la direction de Kodak au Royaume-Uni. Il est venu en 1947, s’installer dans la maison paternelle au Cap d’Antibes avec sa seconde femme Margaret Mellis que lui avait présentée Patrick Heron un an auparavant. Il touche un peu à la peinture, à la critique et en bon francophile à la traduction[10], sans succès malgré les efforts de son ami Patrick Heron qui fait de facto office d’agent [11]. Après son installation permanente dans le Suffolk[12] et deux ans de tâtonnements dans la peinture, il se consacrera dans l’isolement à partir de 1952 et jusqu’à la fin de sa vie entièrement et inlassablement à ses grands collages en papiers colorés qui en font, à notre avis, l’un des plus grands artistes inexplicablement méconnus et insuffisamment reconnus[13]de l’abstraction britannique et au-delà[14].

Patrick Heron (1920-1999) est à peine plus jeune que Davison mais sa carrière en tant qu’artiste et critique d’art commence à rencontrer un certain succès. L’influente Redfern gallery[15] a présenté sa première exposition personnelle en 1947 et ses essais critiques sont régulièrement publiés. Un succès qui ira grandissant au fil des expositions marquantes qu’il organise, de celles auxquelles il participe seul ou en groupe[16], et des textes théoriques et critiques[17] qu’il ne cesse de publier tout au long de sa carrière. Un signe qui ne trompe pas, la Tate Britain lui consacrera une grande rétrospective de son vivant en 1998[18].

Rallier à pied le village de Vence depuis le Cap d’Antibes, entre 21 et 30 kilomètres suivant le chemin suivi, en plein hiver et sous une pluie battante montre bien, s’il en était besoin, la détermination des deux pèlerins-rois mages une fois que le libraire, véritable étoile du berger de l’histoire leur eût indiqué le village où trouver Matisse, leur Messie. Et comme dans le conte de Noël, même s’ils arrivent trois jours après l’anniversaire du maître, trempés et sans cadeau à offrir, ils pensent avoir trouvé la bonne étable et toucher au but en sonnant à la grille de la villa le Rêve.

La villa le Rêve, Vence

Le 30 juin 1943, Henri Matisse quitte Nice menacée par les bombardements et l’hôtel Regina où il réside depuis novembre 1938 pour venir emménager à Vence pour seulement quelques mois dans la villa le Rêve dénichée par son ami André Rouveyre qui demeure lui aussi dans la ville à l’hôtel la Joy de Vivre, avenue des Poilus[19][20]. Il s’y installe en compagnie de ses chats, sa bonne Josette, deux infirmières de jour et de nuit et Lydia Delectorskaya. Mais très vite Matisse tombe sous le charme de Vence comme il l’écrit dans une lettre du 22 août 1943 : « Je suis à Vence depuis un mois et demi- très bien à tout point de vue… Le tout me paraît si loin de Nice, ce grand voyage que j’ai fait en moins d’une heure, que je place dans ce milieu tous mes souvenirs de Tahiti. Ce matin quand je me promène devant chez moi en voyant toutes les jeunes filles, femmes et hommes courir à bicyclette vers le marché, je me croyais à Tahiti à l’heure du marché (…) ; mais aussi de la villa : « Belle villa, je veux dire pas en nougat, sans chiqué. Murs épais et portes vitrées et fenêtres allant jusqu’au plafond[21] – donc lumière abondante. (…) Une belle terrasse, avec une grande balustrade abondamment doublée de lierre romain panaché et de beaux géraniums de couleur chaude que je ne connaissais pas – de beaux panaches de palmiers remplissent mes fenêtres.»[22]

Tant et si bien que le 2 janvier 1949, il y habite encore et que c’est toujours Lydia Delectorskaya, comme le 3 mars 1946 pour la visite de Picasso et de Françoise Gillot[23], qui vient ouvrir.

Lydia Delectorskaya

C’est une femme « encore jeune », elle n’a pas 39 ans, dont la ressemblance avec les nombreux portraits qu’en a fait Matisse est si frappante que les visiteurs la reconnaissent immédiatement sans pouvoir la nommer. Entrée au service de Matisse en 1932 pour remplacer pendant quelques jours une assistante sur la fresque Barnes[24], cette orpheline russe à la beauté nordique restera six mois, avant d’être rappelée en 1933, par Mme Matisse pour être sa dame de compagnie. À partir de cette date, elle ne quittera plus la vie de Matisse, devenant sa muse et son modèle à partir de 1935 puis se rendant tellement indispensable au fil des années qu’elle combine en 1949, au moment de cette visite aussi incongrue qu’impromptue, les rôles de secrétaire, d’assistante d’atelier, d’intendante, de soutien affectif indéfectible après le départ de la femme de Matisse en 1939 après quarante ans de mariage, mais aussi de gardienne du temple chargée d’entretenir le feu artistique de Matisse[25] pour rester dans la métaphore religieuse. Le critique d’art Raymond Escholier la résume simplement quand il écrit que « la grande inspiratrice du maître, par sa splendeur plastique, par la beauté et l’expression de son visage, et aussi par son intelligence et son esprit, demeure Lydia Delectorskaya. » Un esprit justement qu’elle ne manque pas de démontrer dans sa répartie à Francis Davison, qui comme une fin de non recevoir force les deux pèlerins ayant fait Fanny à poursuivre leur route.

Même si Matisse brille par son absence comme le Godot de la pièce de Beckett[26] contemporaine de ce récit mystique, sa présence réelle ou supposée en compose le cœur et la raison d’être. Sans lui, sans elle, il n’y a plus de but, la ballade perd tout son intérêt. Patrick Heron qui veut croire Lydia Delectorskaya quand elle dit que le maître est là et travaille, prend comme un indice indiscutable la lumière électrique qui embrase comme le buisson ardent les fenêtres du dernier étage de la villa. Il est bien là, c’est sûr, en train de travailler, d’accomplir un nouveau miracle. Et si à l’époque, Heron ne peut qu’imaginer Matisse en train de travailler, nous avons la chance de savoir exactement à quoi il travaillait[27]grâce à l’abondante correspondance et documentation qu’il a laissées. Nous allons y venir, mais pour cela nous devons faire un bref retour en arrière pour en préciser le contexte. À la fin de l’année 1943, Matisse découvre par hasard que Monique Bourgeois,[28] une jeune aide-soignante qui n’était restée que quelques mois à son service car elle se sentait appelée par la vocation, a pris le voile sous le nom de Sœur Jacques-Marie chez les dominicaines dont le Foyer Larcordaire qu’elles dirigent à Vence se trouve tout près de sa villa ; et il renoue avec elle. Devenue sœur soignante, cette dernière continue de prodiguer des soins à Matisse. En 1948, inspiré par la religieuse qui lui avait fait part en août 1947 de son souhait de voir l’oratoire des dominicaines un jour décoré, ce dernier voit progressivement de plus en plus grand au point de proposer la réalisation complète d’une chapelle clé en main dont il ferait don à la congrégation. Il travaillera quatre années durant à cet immense chantier pour lequel il va tout élaborer des plans de l’édifice jusqu’aux ornements liturgiques.[29]

En attendant la pose de la première pierre de l’édifice qui aura lieu un an plus tard le 11 décembre 1949, c’est à la seconde maquette des vitraux de la chapelle en papiers gouachés et découpés que Matisse travaille en ce dimanche 2 janvier 1949. À propos des vitraux, il déclarait en se référant aux illustration de Jazz : “Cela ce sont des couleurs de vitrail.  Je coupe ces papiers gouachés comme on coupe du verre, seulement là elles sont disposées pour réfléchir la lumière, tandis que pour le vitrail il faudrait les disposer pour que la lumière les traverse.” (Propos tirés de la monographie Matisse de Pierre Schneider, rapportés par Volkmar Essers in Matisse, Taschen 1987-2006 p.88

 

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Vitrail bleu pâle Seconde maquette pour les vitraux de la Chapelle du Rosaire à Vence Vence-Nice, décembre 1948-janvier 1949, Henri Matisse. Papiers gouachés et découpés, collés sur papier kraft, puis sur papier blanc, marouflé sur toile (ensemble de 14 panneaux) Don de Mme Jean Matisse et M. Gérard Matisse en 1982 AM 1982-109 © Succession H. Matisse

Avant de rejoindre Heron et Davison sur le chemin du retour, il nous faut revenir sur l’épisode humoristique « Clive Bell » qui n’est pas sans nous évoquer les aventures de deux joyeux lurons sur la route de Tôkaidô (entre Tokyo et Kyoto).[30]

 Mais que vient faire Clive Bell dans cette histoire ?

Alors que Patrick Heron tout à la contemplation de l’embrasement électrique qui consume les fenêtres de la villa où Matisse serait au travail, mais trop indisposé pour recevoir des visiteurs, ne semble pas plus dépité que cela par ce contretemps, Francis Davison, quant à lui, ne s’en laisse pas compter et comme ces jeunes qui tentent d’amadouer videurs et physionomistes à l’entrée d’une boîte de nuit, il balance au culot[31] et en français son va-tout, en se défaussant sur son ami qu’il présente comme le successeur de Clive Bell, en espérant que la mention du nom de ce critique d’art passé de mode, agira comme le fameux « Sésame ouvre-toi » du conte d’Ali Baba et les quarante voleurs et que la femme « encore jeune » leur ouvrira les portes de la villa. On peut toujours rêver surtout quand on n’a pas 30 ans.Lydia Delectorskaya loin de se départir de son calme et avec l’assurance consommée de ceux qui doivent faire face quotidiennement à ce genre de situation demande avec un esprit d’à-propos dans lequel elle déguise à peine une pointe de supériorité réprobatrice destinée à rabattre le caquet de ce jeune visiteur qui fait assaut d’insolence : « Monsieur Bell n’est pas mort, si je ne me trompe ? » Lydia D n’a pas tort. Clive Bell est bien vivant, en 1949, il n’est juste pas d’une brûlante actualité.

 Clive Bell, l’éternel second rôle du Bloomsbury Group

 Riche, sa famille a fait fortune dans les mines de charbon en Angleterre et au Pays de Galles, diplômé de Cambridge comme tous les autres membres fondateurs masculins du Bloomsbury Group (BG)[32] à l’exception du peintre Duncan Grant, il épouse en 1907 Vanessa Stephen qui aura une affaire avec Roger Fry, un autre membre du groupe, dont elle brisera le cœur quand elle tombe amoureuse du peintre ouvertement homosexuel Duncan Grant et qu’ils décident de vivre ensemble en 1913.[33] Sa sœur l’écrivaine Virginia Woolf finira par se marier avec Leonard Woolf, un autre membre du BG. Tout ça pour dire que tout ce qui touche le BG est compliqué, et que cette complication est constamment attisée et ravivée par une remarquable liberté (pour l’époque et encore aujourd’hui) de penser religieuse, politique, artistique, sentimentale et sexuelle, à laquelle il faut ajouter un esprit de camaraderie et d’entraide indéfectible[34].

Pour en revenir à Clive Bell, on peut faire remonter sa réputation dans le milieu de l’art, évoquée par Francis Davison et Lydia D. à sa passion pour la peinture produite à la suite de l’Impressionnisme et son besoin de la faire connaître au plus grand nombre, notamment à travers la deuxième exposition Post Impressionist qu’il aide Roger Fry à organiser en 1912 et dans laquelle une salle entière est réservée à Matisse, mais aussi deux livres importants: « un ouvrage de jeunesse, Art paru en 1914 qui est devenu l’emblème de la théorie formaliste de l’art »[35]dans lequel il développe sa théorie de la significant form,[36]forme significative, et un recueil d’essais et d’articles sur l’art parus dans diverses revues et magazines Since Cézanne (1922)[37]dont le chapitre VII est consacré à Matisse et Picasso.

 La Second Post-Impressionist Exhibition à la Grafton Gallery de Londres.

 Nous avons choisi de nous arrêter sur cette exposition car en plus de son importance historiographique elle nous paraît révélatrice du mode de fonctionnement très collectif du BG et de son esprit de troupe très intéressé.

Deux ans seulement après avoir organisé à La Grafton Gallery à Londres la première exposition Manet and the Post-Impressionists[38] qui a permis de présenter au grand public, entre autres, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Matisse et Picasso, Roger Fry récidive à l’automne 1912, au même endroit avec la Second Post-Impressionist exhibition qui rassemble des artistes britanniques, russes et français. Il prend pour s’occuper du secrétariat Leonard Woolf, qui rentre de voyages de noces avec Virginia Woolf, il confie la sélection des artistes britanniques[39] à Clive Bell qui écrit dans le catalogue dont la couverture est réalisée par Duncan Grant ; et celle des artistes russes contemporains à Boris Anrep[40], un autre proche du BG. Il se réserve quant à lui le choix des artistes français après avoir fait le tour à Paris des galeristes et des collectionneurs influents.[41]Cependant en dépit de son titre et du nombre d’artistes représentés, cette exposition offre à Matisse, la part du lion.[42] Une part qui peut s’expliquer par l’admiration inconditionnelle de Roger Fry [43] et des autres membres du BG, Clive Bell, Vanessa Bell[44] et Duncan Grant[45] pour le maître, mais aussi par les liens directs tissés entre Matisse et le BG[46] grâce à l’entremise de son ami Simon Bussy[47]. Un choix qui ne devait pas leur donner tort d’un point de vue commercial, si l’on s’en tient à ce qu’écrit Leonard Wolf quelque temps plus tard au sujet de l’exposition : « En revanche, aujourd’hui deux new-yorkais ont passé beaucoup de temps à la galerie. Ils ont posé beaucoup de questions sur l’art et ils ont été ravis d’apprendre que l’exposition était un succès car ils sont en train de prospecter en vue d’en monter une similaire à New-York au printemps prochain. S’ils ont été moins impressionnés dans l’ensemble par rapport à ce qu’ils venaient de voir à Paris (le Salon d’Automne ayant ouvert au Grand Palais quatre jours avant, NdT), ils ont trouvé que les dernières toiles de Cézanne étaient ce qu’il y avait de mieux ici. Ils vont aussi prévenir leur représentant dans la capitale française de mettre la main sur le plus de peintures possible de Matisse qui a 42 ans. » Leonard Woolf est moins enthousiaste en ce qui concerne les réactions du public qu’il a pu observées et appréciées depuis son bureau placé à l’entrée de l’exposition : « Toute cette affaire m’a permis de voir le côté lamentable de la nature humaine, son extrême stupidité et son manque complet de charité. Pendant tout le temps où je suis resté assis là, je me faisais la réflexion à quel point les habitants des villages tamoul et cingalais qui se pressaient sur les vérandas des Secrétariats de Districts de Ceylan étaient plus aimables que ces londoniens aisés, suffisants, bien habillés et mal-élevés. Il n’y en quasiment pas un qui ait tenté de regarder les tableaux sans parler de chercher à les comprendre. Et j’avais droit toute la journée aux mêmes questions ou remarques stupides qui revenaient sans cesse. »[48]

Inutile de nous éterniser sur ces remarques et rattrapons nos deux pèlerins déjà sur la route du retour. Il pleut, le ciel est gris sombre, il ne leur reste pas loin de trente kilomètres à faire à pied. Ce pourrait-être un calvaire, une descente en enfer, ce sera une épiphanie, ça tombe bien, on est début janvier.

L’épiphanie de Patrick Heron ou la magie de l’esprit des lieux.

 Si l’inébranlable fermeté de Lydia D de refuser même l’entrée à deux jeunes admirateurs anglais venus à l’improviste, certes mais à pied et sous une pluie battante rendre hommage à Matisse semble presque injuste et sévère, elle leur a peut-être épargnés, et à nous aussi par la même occasion, un remake[49]embarrassant de la visite muette et silencieuse qu’un autre jeune peintre anglais, Duncan Grant avait payée à Matisse au printemps de 1911. Ce qui est déjà beaucoup, mais pas seulement puisque sans elle, le temps passé chez le maître aurait fait que lorsqu’ils auraient repris la route, la nuit serait tombée et Patrick Heron n’aurait jamais vécu cette épiphanie sur la côte orientale du Cap d’Antibes.

Patrick Heron, connaît son Monet et son Matisse car c’est bien depuis le versant est du Cap[50] que Monet a immortalisé la ville d’Antibes lors de son long séjour 1888[51], mais aussi que Matisse peindra quatre toiles par ordre chronologique : Cap d’Antibes, 1922, Tate, Londres, Antibes, paysage vu de l’intérieur d’une automobile, 1925, collection privée, Vue d’Antibes, circa1925, Fondation Bemberg, Toulouse, Route du Cap d’Antibes, le grand pin, 1926, collection privée[52]. Compte tenu de l’existence de relations certes différentes dans leur nature mais abondamment documentées entre Bonnard, Matisse, Monet et John Russel, nous considérons qu’elles suffisent à expliquer le choix qu’ils ont fait de cet endroit précis pour peindre chacun à leur tour, et non de l’existence d’un quelconque genius loci, un esprit des lieux aux effets magnétiques. En revanche ce que nous souhaitons souligner, c’est que bien avant l’apparition du concept de réalité augmentée qui permet de superposer à ce que l’on voit de l’endroit présent où nous sommes des images qui ne le sont pas, Patrick Heron, au détour d’un virage, connaît une telle expérience, appelons-la, épiphanie, à savoir que ce qu’il voit n’est pas juste un morceau de route et un grand pin parasol en contre-bas, il voit précisément par dessus cette vision de la réalité, une autre image, superposée, venue de sa mémoire, la Route du Cap d’Antibes, le grand pin de Matisse. Le choc émotionnel qu’il ressent est tel qu’il se saisit de son appareil photo pour tenter de le fixer, le plus exactement mais aussi le plus rapidement possible pour se persuader que ce n’est pas un mirage, qu’il n’a pas rêvé. Pour le savoir il ne lui reste plus qu’à attendre que la photo soit développée. Évidemment, et la suite, le développement de la photo, la photo qui confirme exactement ce qu’il a vu, le collage de la photo à côté de la reproduction du tableau ne sont plus que des formalités.

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Route du Cap d’Antibes, le grand pin, 1926, Henri Matisse, huile sur toile, 50,5 x 61 cm, collection particulière © Succession Henri Matisse

Pas tout à fait cependant, car ce que Patrick Heron nous a rapporté, loin d’être une aventure quelconque, une banale promenade, relève de l’expérience épiphanique, de la révélation au sens mystique du terme. Il a vu et il voit, il a vu l’endroit du tableau et le tableau lui-même, il a vu et il a touché au cœur de la roche, les couleurs de la palette de Matisse en train d’oxyder. Matisse était là, Matisse est toujours là, il a laissé ses couleurs derrière lui.

Comme sans doute, Monet, Bonnard et Russell si nous cherchons bien aussi.

Références et Documents

Article source The Spectator : #francisdavison #damienhirst

http://www.spectator.co.uk/2013/11/francis-davison-by-andrew-lambirth-review/

Lien exposition Damien Hirst/Margaret Mellis

http://www.tate.org.uk/whats-on/other-venues/display/damien-hirst-pier-arts-centre

Article sur les sources et références du tableau de Matisse, le Bonheur de vivre, 1906 :

https://www.khanacademy.org/humanities/art-1010/early-abstraction/fauvism-matisse/a/matisse-bonheur-de-vivre

Extrait original et lien source : Francis Davison et son insistance pour que ne figure aucune mention biographique, date et titre pour son exposition à la Hayward Gallery en 1984 :

We arrived at South Green to collect work from Francis Davison. His house was overflowing with large colourful collages. I was knocked out by these energetic torn-paper calligraphies. They were bound for an exhibition at the Hayward Gallery. He asked that no biographical information be displayed, and no dates or titles for the works. He felt they should speak for themselves.” Entrée anonyme du blog Frames of References, 10 janvier 2012. http://blog.rowleygallery.co.uk/postcard-from-southwold/

Entrée BELL Clive in Arts et Émotions : dictionnaire, Mathilde Bernard, Alexandre Gefen, Carole Talon-Hugon, Hors Collection, Armand Colin, 2016.

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Table des matières Since Cézanne (1922), Clive Bell :

CONTENTS   I. Since Cezanne   II. The Artistic Problem   III. The Douanier Rousseau   IV. Cezanne   V. Renoir   VI. Tradition and Movements VII. Matisse and Picasso   VIII. The Place of Art in Art Criticism   IX. Bonnard   X. Duncan Grant   XI. Negro Sculpture   XII. Order and Authority (1 and 2)   XIII. Marquet   XIV. Standards   XV. Criticism:   1. First thoughts   2. Second thoughts   3. Last thoughts   XVI. Othon Friesz   XVII. Wilcoxism   XVIII. Art and Politics   XIX. The Authority of M. Derain   XX. “Plus de Jazz”

Lien source pour l’intégralité du livre Since Cézanne de Clive Bell :

www.gutenberg.org/files/13395/13395.txt

Lien source des commentaires sur la réaction du public de la Second Post-Impressionist exhibition de Leonard Woolf, secrétaire de l‘exposition et époux de Virginia Woolf :

https://suchfriends.wordpress.com/2015/08/17/at-the-second-post-impressionist-exhibition-the-grafton-galleries-london-16th-november-1912/

Lien source article de Katy Rothkopf, Senior Curator & Dept Head of European Painting & Sculpture du Baltimore Art Museum sur Les Yeux Bleus 1935, Matisse, Baltimore Museum of Art :

http://blog.artbma.org/tag/the-blue-eyes/

Fac simile de l’entrevue silencieuse entre Duncan Grant et Matisse au printemps 1911 rapportée par Christian Soleil dans sa biographie de Duncan Grant, Mémoires de Duncan Grant, Société des écrivains, 2011 : 

Extrait de la biographie des sœurs Cone, The Art of Acquiring : A Portrait of Etta and Claribel Cone, Mary Gabriel, Bancroft Press, p. 201 concernant l’achat des Yeux bleux par Etta en 1935, à Paris :

“L’été qu’Etta passa à l’étranger en 1935 était particulièrement calme. Elle n’acheta qu’une seule peinture, chez Margot à Paris, Les Yeux bleus par Matisse, le portrait d’une jeune femme russe du nom de Lydia Delectorskaya qui après avoir été l’assistante de Matisse sur la fresque Barnes en 1932 était devenue deux ans plus tard l’infirmière et la dame de compagnie de Madame Matisse. Mais au début de l’année 1935, Lydia va commencer à jouer un rôle de plus en plus important dans la vie de l’artiste, devenant tout d’abord son modèle, puis la secrétaire, l’intendante, l’hôtesse de la maison et enfin et jusqu’à la mort de ce dernier, sa compagne. Madame Matisse confinée dans son lit depuis le début des années 30 en proie à une dépression aigüe se trouva remplacée par une jeune femme qui redonnait le goût de la vie à l’artiste âgé de soixante cinq ans. La situation fût accueillie avec inquiétude par les proches de Matisse. Non pas que cette affaire fusse la première, mais parce qu’elle semblait être la plus sérieuse […]”Traduction Bertrand Lapicorey

Extrait traduit d’une interview, datée du 2 juillet 2014, de Françoise Gillot avec Simon Grant pour la Tate dans laquelle, elle raconte sa visite à Matisse avec Picasso:

« C’était en mars 1946. […] À cette époque, Matisse habitait à Vence, sur la Côte d’Azur, une petite villa appelée le Rêve.[…]Sa secrétaire, Lydia Delectorskaya est venue nous ouvrir. Je ne l’avais encore jamais vue mais j’ai tout de suite reconnue la femme de ses tableaux. Elle nous fît entrer, et à ma très grande surprise, la maison était plongée dans l’obscurité. Il était trois heures de l’après-midi. Ce n’était vraiment pas ce à quoi je m’attendais d’un peintre de la couleur. Après avoir traversé plusieurs pièces dans le noir, nous sommes arrivés dans une chambre baignée de lumière naturelle où nous avons trouvé Matisse assis droit dans son lit jouant avec un chat. Pablo, du fait que notre relation était encore secrète, me présenta comme « une jeune peintre ». Matisse déclara immédiatement qu’il ferait un jour mon portrait (Picasso n’avait fait que quelques dessins de moi à ce jour) et qu’il voyait exactement ce qu’il voulait faire : « Je peindrai ses cheveux du vert sombre des feuilles et son corps en bleu pâle. » Je trouvais cela amusant, car l’esprit de compétition entre les deux hommes était très vite palpable. Quand nous partîmes, Picasso était furieux. Il disait alors haut et fort qu’il me peindrait en premier. Il a tenu promesse avec La Femme-fleur, 1946, où les cheveux sont verts comme une feuille et le corps mince est une ligne verticale bleu pâle. »

Matisse, les quatre toiles d’Antibes :

Les lieux ont une histoire autant qu’ils ont de la mémoire. Quand Pierre Bonnard vient trente ans à peine après Claude Monet peindre Sur la côte, vue d’Antibes, 1912, il choisit un point de vue identique au tableau du père de l’impressionnisme, Antibes, effet d’après-midi, 1888, Museum of Fine Arts, Boston depuis le versant est du Cap d’Antibes. Quelques années plus tard, Henri Matisse fera de même, quand en voisin – il habite à Nice depuis la fin de l’année1917 – il viendra peindre au Cap d’Antibes quatre toiles entre 1922 à 1926. S’il n’est pas surprenant de mentionner Monet, c’est le contraire qui le serait sans doute, lorsque l’on évoque Bonnard, tant l’admiration de ce dernier pour le maître de Giverny est connue et documentée. En en effet, en 1912, Bonnard achète une maison en Normandie sur les bords de la Seine à quelques coups de rames de Giverny, où il rend visite à Monet régulièrement, et quand celui-ci meurt en 1926, il se rend acquéreur d’une villa au Cannet où il emménagera définitivement l’année suivante. C’est dire.

En revanche celle de Matisse est nettement moins mise en avant.

Pourtant dès 1895 et les deux étés suivants, Matisse se rend avec Caroline Joblau (qui le quittera peu de temps après l’été 1897) et Marguerite (leur fille née en 1894) à Belle-Ile sur les traces de Monet. En 1896, il y rencontre John Peter Russell, un peintre impressionniste australien de 38 ans, grand ami et admirateur de van Gogh dont il donnera un dessin à Matisse, fortuné et excentrique, qui se comporte comme le véritable seigneur de l’île sur laquelle il a fait bâtir, à côté du phare de Kervilahouen, une imposante demeure, le château de l’anglais comme l’appelle les locaux, non seulement pour sa famille plus que nombreuse mais aussi pour y accueillir des artistes, Rodin notamment et des invités qu’ils reçoit avec prodigalité. Pendant les étés de 1896 et 1897, sous le patronage de cette véritable force de la nature à la barbe rousse, qui a peint aux côtés de Monet (dont il est un inconditionnel) dix ans plus tôt après l’avoir rencontré par hasard et approché en lui demandant: « Ne seriez-vous pas Claude Monet, le prince des Impressionistes? », Matisse s’initie à la peinture en plein air sur les lieux fréquentés par Monet et travaille une palette que l’on peut qualifier d’impressionniste[53] ; ce qui ne l’empêche pas de réaliser un tableau sans figure, sans objet et sans paysage tout en lignes, panneaux horizontaux et verticaux dans lequel pour la première fois il explore l’un de ses grands thèmes récurrents à venir, celui de la porte ou de la fenêtre représentés depuis la relative obscurité de l’intérieur et s’ouvrant sur la lumière de l’extérieur[54]. Après Belle-Île, Matisse passera les étés de 1920 et 1921 à Étretat, un autre haut-lieu de l’impressionnisme avec Antibes qu’il partage avec Monet.

Le premier tableau peint à Antibes par Matisse, Cap d’Antibes, en janvier 1922 représente sa fille Marguerite ou Henriette, un des modèles de cette période (qui sait?), assise sur un banc, nous tournant le dos dans son manteau d’hiver. Elle fait face à la mer et les montagnes enneigées des Alpes à l’horizon et tient son chapeau d’une main pour l’empêcher de s’envoler. Ce tableau de par son sujet[55] et ses couleurs passées, ainsi que les trois autres peintures d’Antibes ne « cadrent » pas avec la production de Matisse durant cette période 1922-1926, celle des Odalisques[56], comme si le peintre avait voulu sortir de son cadre justement, s’échapper de son atelier où il recrée méticuleusement des scènes pleines de couleurs et d’exotisme issues de son imagination et de ses souvenirs de voyage dans lesquelles ses modèles plus ou moins dénudées, mais costumées pour parfaire l’illusion orientale viennent reprendre les poses de son célèbre tableau terminé en mars 1906, le Bonheur de vivre. Comme si Matisse avait eu besoin de prendre l’air au volant de sa voiture pour aller peindre autre chose, pour se délasser en quelque sorte.

Cap d'Antibes 1922 by Henri Matisse 1869-1954

Cap d’Antibes, 1922, Henri Matisse, 50,6 x 61,2 cm, Tate © Succession henri Matisse © Image Tate

Les trois autres tableaux combinent les deux engouements mécaniques des années folles : le cinéma[57] et l’automobile[58]; et peuvent se lire comme le synopsis d’un film en trois plans distincts qui aurait pour décor et sujet la route du Cap d’Antibes.

Tout commence avec Antibes, paysage vu de l’intérieur d’une automobile, 1925[59], le pendant ou le doublon, selon un autre terme emprunté à Pierre Schneider pour parler des paires chez Matisse, d’un tableau de 1917, Le Pare-brise, sur la route de Villacoublay, The Cleveland Museum of Art[60], dans lequel Matisse use du même procédé en plaçant la caméra – le point de vue – à l’intérieur de l’automobile derrière le pare-brise qui encadré par les deux vitres latérales est comme une fenêtre en trois dimension, à la place du conducteur qui ne conduit plus mais a devant lui une étude de la vue qu’il est en train de peindre comme une double mise en abyme d’une peinture en cours dans la peinture finie. Ce n’est pas seulement l’œuvre terminée qu’il nous donne à voir comme dans l’Atelier rouge[61] par exemple où il incorpore, entre autres tableaux, son Luxe II achevé, mais l’œuvre finie et l’œuvre en train de se réaliser, de se dérouler, multipliant les plans dans une seule perspective. À titre de curiosité,l’artiste britannique Ben Nicholson (1894-1982) reprendra ce point de vue d’un paysage depuis l’intérieur d’une voiture au moins à trois reprises dans deux dessins  et une sérigraphie : Road near Olympia (1965), Tesserete(1958), Tesserete (1966) du nom d’un village en suisse.

Le deuxième plan justement, est celui de la Vue d’Antibes avec ses bateaux, sa digue en pierre et la ville d’Antibes au loin que nous pouvions deviner dans le tableau précédent sur le côté gauche de la route mais que nous voyons de plus près, maintenant que nous avons parcouru la distance en automobile.

Le dernier plan de ce très court métrage étiré dans temps dans un raccourci possible grâce à la peinture est celui qui restera à jamais marqué dans la mémoire de Patrick Heron, celui du grand pin sur la Route du Cap d’Antibes, 1926.

Mlle Matisse au manteau écossais, présentation du tableau par Hillary dans le catalogue Sotheby’s de la vente de la collection A.Alfred Taubman, le 4 novembre 2015 : http://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2015/masterworks-collection-a-alfred-taubman-n09430/lot.42.html

Catalogue de ventes Drouot : Antibes, Paysage vu de l’intérieur d’une automobile, 1925, Henri Matisse, collection privée http://catalogue.drouot.com/ref-drouot/lot-ventes-aux-encheres-drouot.jsp?id=2191862

L’Enlèvement d’Europe, 1929, Matisse, National Gallery of Australia, analyse complète : http://artsearch.nga.gov.au/Detail.cfm?IRN=75935

Notes

[1] Delia Heron née Reiss et Katharine, leur fille née au début de l’année 1947.

[2] Une artiste britannique (1914-2009) célèbre et célébrée pour ses collages en reliefs riches en couleurs et ses constructions faites avec des morceaux de bois trouvés sur la plage. Elle était une amie de Damien Hirst dont elle avait été la tutrice au début de la carrière de celui-ci. Personne n’est parfait. Pour info, un lien en anglais sur une exposition de 2015 tentant de démontrer les rapprochements entre le travail de Damien Hirst et Margaret Mellis son mentor, se trouve dans la section Références et Documents.

[3] Un de ses plus fervents supporteurs, le critique d’art indépendant Julian Spalding rapporte qu’en 1983, un jeune Damian Hirst ayant été complètement soufflé par les collages de Davison exposés à la Hayward Gallery de Londres, tenta pendant deux ans de les imiter ; en vain. Lien source pour l’article original en anglais dans la section Références et Documents de cet article.

[4] En français dans le texte

[5] En français dans le texte

[6] Patrick Heron fait référence à un des premiers tableaux de Lydia Delectorskaya peint par Matisse fin février-début mars 1935. Reproduction du tableau dans la section Images. Un lien en anglais sur la présentation de tableau dans le blog du Baltimore Museum of Art et une traduction d’un passage de la biographie des sœurs Cone mentionnant l’achat du tableau par Etta Cone durant son séjour estival à Paris en 1935 se trouvent dans la section Références et Documents de cet article.

[7] Hebdomadaire politique et culturel de centre gauche fondé à Londres en 1913, connu sous ce nom à partir de 1934 et jusqu’en 1964, après sa fusion avec un autre hebdomadaire The Nation and Athenaeum. Source Wilipedia

[8] Couleurs des maîtres : Matisse, Henri Matisse et Jean Cassou, les éditions Braun et Cie, Paris 1939, 21,5 x 27,5cm.

[9] Patrick Heron précise sa pensée dans la phrase suivante et raconte : « Quand Barnett Newman m’a dit que son studio se trouvait au cœur de Wall Street, il a tout de suite établi, du moins dans mon esprit, une connexion permanente entre la rigide et blanche verticalité du ciel au fond du moindre canyon de Manhattan et la barre parfaitement droite (allusion au fameux « zip », véritable marque de fabrique de Barnett Newman. NdT) que l’on retrouve si souvent dans ses tableaux.» Traduction Bertrand Lapicorey.

[10] Son manuscrit d’une traduction de Sartre sera refusé par un éditeur américain car il sonnait trop anglais.

[11] page 34 in Francis Davison, Andrew Lambirth, Sansom & Company.

[12] À Syleham tout d’abord et ensuite à Southwold une pittoresque station balnéaire où une plaque sur la maison des parents de George Orwell/Eric Blair commémore les longs séjours que ce dernier a effectué dans la ville, de la fin de son adolescence en 1922 jusqu’en 1939. Francis Davison n’a pas eu le même honneur. Rien d’étonnant si l’on en croit cette anecdote rapportée anonymement par l’un des contributeurs que nous n’avons pas pris la peine d’identifier (mea culpa) du blog Frames of References : «  Nous étions venus chercher des œuvres de Francis Davison à South Green (nom d’une rue bordant une grande aire publique gazonnée de Southwold, NdT) pour une exposition à la Hayward Gallery (de Londres. NdT). Il insista pour qu’aucune information biographique, date ou titre n’accompagne la présentation de ses collages qui parlaient d’eux-mêmes, selon lui. » Traduction Bertrand Lapicorey.Texte original en fin d’article dans la section Références et Documents.

[13] Tout comme William Gear (1915-1997) dont l’œuvre a fait l’objet d’une rétrospective au tire révélateur William Gear 1915-1997, the painter that Britain forgot, le peintre oublié du Royaume-Uni à la Towner Gallery d’Eastbourne, East Sussex, en 2015.

[14] Une sélection des œuvres de Francis Davison se trouve dans la section Images à la fin de cet article.

[15] C’est à la Redfern gallery où l’Atelier rouge, 1911 de Matisse est en dépôt jusqu’en 1944, que Patrick Heron découvrira ce tableau qui l’impressionna au point qu’il réalisera dans la foulée ce qu’il considèrerait être sa première véritable peinture, The Piano, 1943. Reproduction des œuvres mentionnées en fin d’article dans la section Images.

[16] En particulier Space in Colour en 1953 à la Hanover Gallery de Londres, une exposition consacrée à dix artistes britanniques contemporains qu’il a organisée, dont il a écrit le catalogue et dans laquelle il s’est inclus ; et une exposition de groupe Metavisual Tachiste Abstract, en 1957 à la Redfern Gallery de Londres.

[17] Il publiera dans de nombreuses revues aussi bien en Grande-Bretagne qu’à l’étranger et une grande partie de ses textes ont été rassemblés sous le titre Painter as Critic -Patrick Heron Selected writings., Tate Publishing 1998. Il comptera pendant une dizaine d’années parmi ses amis le célèbre critique autant que promoteur de l’Abstract Expressionism américain, Clement Greenberg, grand admirateur de ses écrits avant qu’il ne se brouillent définitivement en 1965. Source Wikipedia.

[18] Une sélection de peintures de Patrick Heron, se trouve dans la section Images à la fin de cet article.

[19] Un nom d’hôtel qui par une coïncidence du destin et malgré l’orthographe anglaise ou tirée du vocabulaire de l’amour courtois du Moyen-Âge classique du mot « joy », nous renvoie au tableau éponyme peint par Picasso en 1946 à Antibes comme une nouvelle et encore plus évidente réponse, après ses Demoiselles d’Avignon en 1907 au séminal Bonheur de vivre, 1906 de Matisse. Un article très instructif sur les sources et références du tableau de Matisse par les Drs. Beth Harris et Steven Zucker se trouve dans la section Références et Documents de cet article. Pour être complet, nous ajouterons enfin que Matisse reprendra le motif des danseurs représentés en arrière-plan au centre du tableau pour l’étude Danse, 1909 et le panneau décoratif final du même nom en 1910 ; tout comme celui de la figure de l’odalisque que ce soit avec un bras ou les deux relevés au dessus de la tête. Les reproductions des œuvres citées ainsi que quelques exemples d’odalisques dans l’œuvre de Matisse se trouvent en fin d’article dans la section Images.

[20] Nous reproduisons dans la section Références et Documents en fin d’article, une enveloppe illustrée d’une lettre envoyée à cette adresse par Matisse à André Rouveyre, ainsi qu’une lettre de Matisse à son ami contemporaine de la visite de Francis Davison et Patrick Heron.

[21] Pour « l’historiette à vocation de parabole » pour reprendre l’expression d’Eric de Chassey sur les portes-fenêtres de la villa-atelier de Matisse et le rapprochement avec une œuvre d’Ellsworth Kelly, Window, Museum of Modern Art, Paris, 1949, que l’artiste américain avait placée sur la tablette de la cheminée de son logement-atelier à l’Hôtel de Bourgogne à Paris, peu de temps après l’avoir réalisée, nous renvoyons à l’introduction de son texte Aller avec… du catalogue de l’exposition Matisse, Kelly, dessins de plantes, 2002, Gallimard, p.51. Photos et reproductions dans la section Images de cet article.

[22] Source site de la ville de Vence, onglet la chapelle Matisse.

[23] Une traduction d’un extrait d’entretien de Françoise Gillot relatant la visite qu’elle rendit à Matisse dans sa villa de Vence, avec Picasso juste avant que celui-ci ne peigne La Joie de vivre, se trouve dans la section Références et Documents de cet article.

[24] Reproduction de La Danse, 1932-1933 pour la fresque Barnes dans la section Images de cet article.

[25] Lydia Delectorskaya ne ménagera ni sa peine ni ses efforts pour faire connaître et reconnaître le plus largement l’œuvre de Matisse, elle écrira deux livres témoignages L ’Apparente facilité, Henri Matisse : peintures de 1935-1939, édité en 1986 chez Adrien Maeght, puis dix ans plus tard, Henri Matisse, contre vents et marées : peintures et livres illustrés de 1939 à 1943 aux éditions Hansma, Paris. ; et répartira toutes les œuvres que Matisse lui avait données ou qu’elle lui avait achetées (comme le tout premier dessin qu ‘elle acquiert en 1937) entre différents musées, principalement russes. Source site Musée Matisse, Nice

[26] Samuel Beckett aurait écrit En attendant Godot entre le 9 octobre 1948 et le 29 janvier 1949 d’après les dates figurant en première et dernière page du manuscrit. Source Samuel Beckett (biographie), traduit de l’américain par Léo Dilé, chapitre XVI « En attendant Godot: Une merveilleuse diversion libératrice », p. 347 à 354, Éditions Fayard, 1990, via Wikipedia.

[27] Matisse était-il vraiment encore à Vence, le 2 janvier 1949? Le musée Matisse de Nice sur son site entretient une certaine confusion sur la date à laquelle Matisse quitte définitivement Vence et la villa le Rêve en mentionnant dans la biographie de Matisse et de Lydia Delectoskaya qu’il « retourne au Regina le 30 décembre 1948 car les espaces sont plus conformes aux grands formats de ses projets pour la chapelle » ; tandis que dans son onglet sur les lieux de vie de Matisse, il indique que c’est en janvier 1949 qu’il quitte Vence pour les mêmes raisons.

[28] Cette « magnifique personne » qui aime dessiner et s’intéresse à son travail devient sa confidente et le modèle de plusieurs tableaux et nombreux dessins. Source site de la municipalité de Vence, onglet la chapelle Matisse.

[29] Source site de la municipalité de Vence, onglet la chapelle Matisse.

[30] À pied sur le Tôkaidô, Jippensa Ikkû, Picquier 2016. Une réédition chaudement recommandée de ce roman picaresque japonais paru en 1802.

[31] Cette intervention culottée de Davison nous paraît d’autant plus amusante que les informations biographiques très limitées dont nous disposons sur lui insistent sur son extrême timidité.

[32] À savoir le romancier E. M. Forster, le biographe et essayiste Lytton Strachey, l’économiste John Maynard Keynes, le peintre et critique d’art Roger Fry, et les critiques littéraires, artistiques et politiques, Desmond MacCarthy, et Leonard Woolf. Les femmes à l’origine du BG étant les écrivaines et essayistes Virginia Woolf, Mary (Molly) MacCarthy et l’artiste pluri-disciplinaire Vanessa Bell. Source : entrée Bloomsbury group Wikipedia

[33] En 1916 Vanessa Bell et ses deux fils qu’elle a eus avec son mari, Duncan Grant emménagent à Charleston House en compagnie de David Garnett avec qui Duncan Grant, entretient une relation sentimentalo-sexuelle ou inversement. L’histoire ne s’arrête pas là car deux ans plus tard, le soir de Noêl, Vanessa Bell donne naissance à Angelica la fille de Duncan Grant, en présence de David Garnett. Clive Bell avec lequel Vanessa est toujours mariée et le restera jusqu’à la fin de sa vie, accepte que l’enfant porte son nom et soit élevé comme le sien à Charleston où il se rend pour les week-ends, mais aussi pour de plus longs séjours. C’est seulement à la veille de son mariage en 1942, avec David Garnett, celui-là même qui fût l’amant de sont père, et qui l’a vue naître qu’Angelica apprendra la vérité de sa mère.

[34] Nous aurions pu mentionner aussi un certain sens de l’humour poussé à son extrême comme dans l’épisode du canular du Dreadnought : https://fr.wikipedia.org/wiki/Canular_du_Dreadnought

[35] Entrée BELL Clive, par Jacques Morizot in Arts et Émotions : Dictionnaire, Mathilde Bernard, Alexandre Gefen, Carole Talon-Hugon, Hors Collection (Armand Colin), 2016. Citation complète dans la section Références et Documents de cet article.

[36] http://www.tate.org.uk/learn/online-resources/glossary/s/significant-form

[37] Nous reproduisons la table des matières ainsi que le lien pour l’intégralité du livre sur le site du projet Gutenberg dans la section Références et Documents de cet article.

[38] Pour une tentative de liste exhaustive des œuvres présentées nous renvoyons au remarquable article abondamment illustré d’Anna Gruetzner Robbins paru dans The Burlington Magazine en décembre 2010.

[39] Essentiellement des membres du BG ou gravitant autour : Vanessa Bell, Duncan Grant, lui-même, Frederick Etchells et sa sœur Jessie (qui viennent de passer l’été à peindre à Ashesham House (Sussex), dans la maison que louent Vanessa Bell et sa sœur Virginia Woolf), Wyndham Lewis, Stanley Spencer, Eric Gill et Spencer Gore.

[40] Boris Anrep rapportera de Moscou des peintures de Soukhov, Roerich, Stelletzsky, Bogaevsky , entre autres, qui n’impressionneront pas Roger Fry, ce n’est seulement qu’après l’ouverture de l’exposition que parviendront à Londres des œuvres de l’avant-garde russe de Natalia Gontcharova ou Mikhail Larionov. In Roger Fry, Art and Life, Frances Spalding, Black Dog Books, p. 156

[41] Notamment Bernheim-Jeune, Druet, Kahnweiler, Sagot, Léo Stein et Vollard. In Roger Fry, Art and Life, Frances Spalding, Black Dog Books, p. 156

[42] Picasso en pleine période Cubiste est représenté avec quinze tableaux, tandis que Matisse, qui se voit dédié une salle entière expose au total 42 tableaux, sculptures et dessins, dont la première version de la Danse (I), 1909 qui conclut le parcours de l’exposition. Notons qu’un an auparavant Matisse s’était rendu à Moscou chez le célèbre collectionneur Shchukin pour procéder à l’accrochage des ses tableaux et notamment des deux grands panneaux La Danse et La Musique, dans son hôtel particulier ouvert au public. Toutes les reproductions des œuvres citées se trouvent dans la section Images à la fin de l’article. Source Matisse : In Search of True Painting p. 66 catalogue exposition TheMet, New-York, 4 décembre 2012- 17 mars 2013

[43] Roger Fry écrit à Simon Bussy en automne 1911 : «  I am now become completely Matissiste. ». In Roger Fry, Art and Life, Frances Spalding, Black Dog Books, p. 147.

[44] Notamment dans Studland Beach, c.1912, Tate et A room at the Second Post-Impressionist exhibition : Matisse Room, 1912, collection privée, longtemps attribué à Roger Fry, dans lequel on notera avec amusement la double mise en abyme du Luxe II, 1907-1908, Statens Museum for Kunst, Copenhaghen, figurant sur le mur de la galerie à gauche et sa représentation par Matisse dans son Atelier rouge, automne 1911, MoMa, New-York, représenté dans le tableau de Vanessa Bell sur le même mur à droite. Toutes les reproductions des œuvres citées se trouvent dans la section Images à la fin de l’article.

[45] Une influence véritablement durable dans le cas de Duncan Grant et revendiquée en forme d’hommage et de citation à plus de cinquante ans d’intervalle dans son autoportrait au miroir, Self-portrait de 1920, National Galleries of Scotland où figure en arrière-plan sur le mur du fond, le tableau de Matisse Femme assise dans un fauteuil, 1917, qu’il avait convaincu John Maynard Keynes d’acheter ; mais aussi dans son Still Life with Matisse de 1971, Clarence House, collection privée, où la moitié de la composition est occupée par une copie du collage Nu Bleu I, 1952, Fondation Beyeler Toutes les reproductions des œuvres citées se trouvent dans la section Images à la fin de l’article.

[46] Voir pour cela l’entrevue silencieuse entre Duncan Grant et Matisse au printemps 1911, alors que ce dernier travaillait sur Les Capucines et la Danse, dont nous reproduisons les deux versions dans la section Images en fin d’article, rapportée par Christian Soleil dans sa biographie de Duncan Grant, Mémoires de Duncan Grant, Société des écrivains, 2011. Fac similé de l’extrait dans la section Références et Documents de cet article.

[47] L’amitié de Simon Bussy et de Matisse remonte au temps où ils étaient tous les deux élèves de Gustave Moreau à Paris. Par son mariage avec Dorothy Strachey, une romancière bisexuelle amie et traductrice de Gide et l’une des sœurs de Lytton Strachey membre fondateur du BG, cousin et amant un temps de Duncan Grant, il devient le cousin de ce dernier.

[48] Traduction Bertrand lapicorey. Pour le lien du texte source cf. section Références et Documents en fin d’article.

[49] Nous utilisons avec jubilation ce terme, qui dans un contexte matissien ne peut manquer d’évoquer la description des paires et séries par Pierre Schneider dans son magistral Matisse, Flammarion, édition mise à jour 2002.

[50] C’est aussi depuis ce versant que John Russell peint Antibes, circa 1890-92 et Bonnard la Vue d’Antibes, 1912 et l’Enlèvement d’Europe 1919 un thème mythologique que Matisse peindra lui aussi dans une peinture L’Enlèvement d’Europe,1929, National Gallery of Australia, commencée en 1926, ni datée ni signée, qu’il gardera toute sa vie et qui fait partie des très rares toiles pour lesquelles il utilisera une mise au carreau. Reproduction des œuvres citées in Images en fin d’article. Lien pour l’article complet en anglais sur L’Enlèvement d’Europe, 1929 de Matisse sur le site de la National Gallery of Australia en fin d’artilce, section Références et Documents.

[51] Cf. l’article de notre blog : La culture de A à Z : “A” pour Monet à Antibes,publié en mai 2016, sur les 10 marines d’Antibes peintes par Monet et exposés par Théo van Gogh chez Boussod Valadon en 1888.

[52] Pour une présentation plus détaillée de ces quatre toiles, nous renvoyons à notre article dans la section Références et Documents en fin d’article.

[53] L’Art Gallery of New South Wales à Sydney a consacré une exposition du 14 février au 21 avril 2002 à ces trois peintres et Belle-Ile, intitulée Belle-Île, Monet, Russell & Matisse in Brittany. Une sélection de tableaux de cette exposition se trouve dans la section Images de cet article. Par ailleurs Matisse avouait que c’était Russell qui l’avait initié aux théories de la lumière et de la couleur des Impressionistes et en particulier de Claude Monet en lui faisant faire des exercices pour lui faciliter leur intégration dans son travail. Propos cités par Hillary Spurling dans sa remarquable biographie The Unknown Matisse : A Life of Henri Matisse : The Early Years, 1869-1908, University of California Press, 1998       http://archives.artgallery.nsw.gov.au/media/archives_2002/belleile/index.html

[54] Une reproduction de ce tableau La Porte ouverte, Bretagne, 1896, collection privée, figure dans la section Images de cet article.

[55] Le seul fait marquant de cette toile semble résider dans le manteau au motif écossais porté par le modèle et qui ferait une réapparition quatre ans après avoir été le sujet de deux tableaux, – ces fameuses paires – au titre identique Mlle Matisse en manteau écossais, 1918, collection privée (ces deux versions présentées lors de la grande exposition Matisse : paires et séries, Centre Pompidou, 7 mars-18 juin 2012) peints alors que Matisse habite à l’Hôtel de la Méditerranée et de la Côte d’Azur, 25 Promenade des Anglais, aujourd’hui disparu. Pour ne pas être en reste, nous pensons avoir retrouvé la trace du manteau dans un tableau de 1926, Femme à la fenêtre, Nice, 1926, collection privée. Cette fois encore, la jeune femme peinte de trois quarts ne nous regarde pas mais nous la regardons regarder. Elle n’est plus dehors mais assise à l’intérieur devant la fenêtre, il ne doit pas faire chaud car elle a gardé son manteau et l’on doute que ce soit par coquetterie. De là où elle se tient depuis l’étage élevé d’un immeuble sis 1, place Charles Félix à Nice où Matisse habite et travaille de 1921 à 1938, elle a une vue plongeante sur la rue en bas, les immeubles, la Promenade des Anglais et la mer en face. Finalement si nous rapprochons cette toile de celle du Cap d’Antibes, 1922, nous trouvons qu’elles forment un ensemble spatio-temporel cohérent, dans lequel le film de la Route du Cap avec ces trois plans-tableaux trouve tout naturellement sa place. Les deux jeunes femmes habillées à l’identique, mais séparées dans le temps, et l’espace, se regardent sans le savoir comme dans un miroir, l’une regardant vers l’est en 1922 et l’autre en direction de l’ouest en 1926. Reproductions de toutes les œuvres citées dans la section Images en fin d’article. La note explicative et la présentation complète du tableau Cap d’Antibes ainsi que la présentation d’une des versions de Mlle Matisse en manteau écossais par Hillary Spurling dans le catalogue de la vente Sotheby’s de la collection A.Alfred Taubman du 4 novembre 2015 se trouvent dans la section Références et Documents de cet article. Ces trois documents sont en anglais.

[56] En dépit de leur succès commercial, tempéré par une critique lassée de ce thème sensuel et exotique qui semble tourner à vide, la série des Odalisques va pousser Matisse dans une crise créatrice qui lui fera abandonner la peinture à l’huile pendant plusieurs années pratiquement jusqu’à l’installation permanente de Lydia D. dans sa vie. Cependant Picasso après la mort de Matisse aura ce mot célèbre en forme d’hommage : « Matisse m’a laissé ses odalisques ! » Source catalogue exposition Picasso. Mania, Grand Palais, Paris, 7 octobre 2015-29 février 2016.

[57] Seulement 30 ans à peine après la première projection publique d’un film par les frères Lumière à Lyon, Paris compte en 1920, 11 salles de plus de 2000 places. Source Wikipedia.

[58] Si les années folles constituent un âge d’or de la voiture de luxe dont la Bugatti Royale produite à six exemplaires marquerait l’acme, elles voient aussi le développement de la démocratisation de l’automobile rendue possible en France par des avantages fiscaux accordés aux constructeurs qui s ‘engagent à produire des petites voitures connues sous le nom de cyclecars. En 1920, Peugeot sortira la Quadrillette et Renault, la Petite citron en 1922. Source Wikipedia.

[59] Tableau dont Marguerite Matisse-Duthuit était la première propriétaire. Source Drouot catalogue, lien sur l’article complet en anglais dans la section Références et Documents de cet article.

[60] « Matisse a peint cette toile, alors qu’il était conduit par son fils Pierre à un aéroport en dehors de Paris. Dans sa décision subite de vouloir peindre la route depuis l’intérieur de la voiture, Matisse n’avait pas envisagé la difficulté d’une telle entreprise. Les voitures venant en sens inverse l’obligeaient à laisser les fenêtres fermées et faisaient ballotter constamment d’avant en arrière la vieille Renault » Note descriptive du tableau sur le site de The Cleveland Museum of Art, Ohio, Etats-Unis. Traduction Bertrand Lapicorey Pour une analyse plus technique de ce tableau nous renvoyons à celle très courte mais excellente de Sara Danius à la page 136 de son ouvrage The Senses of Modernism: Technology, Perception, and Aesthetics, Cornell University Press, 2002.

[61] Nous reprenons à dessein l’exemple de ce tableau pour illustrer l’habitude de Matisse de pratiquer la mise en abyme de et dans ses œuvres, car un peu plus loin dans son article, Patrick Heron nous offre une seconde anecdote concernant ce tableau. Comme nous l’avons dit, l’Atelier rouge fait partie des tableaux de Matisse exposés lors de la Second Post-Impressionist exhibition en 1912, il ne trouve pas acheteur à cette occasion, mais un aristocrate anglais David Tennant s’en porte acquéreur directement auprès de Matisse en 1926 pour l’exposer au Gargoyle, le club dont il est propriétaire avant de le laisser en dépôt à la Redfern gallery de Londres, en vue de le vendre. En 1943, Heron qui est objecteur de conscience, se rend souvent à la galerie non seulement pour se changer les idées mais pour y chercher l’inspiration et découvre le tableau accroché sur le mur opposé en bas des escaliers conduisant au sous-sol. Il viendra l’admirer régulièrement jusqu’au jour où il ne le trouve plus, à la fin de 1944. Ce n’est qu’en 1945 qu’il apprendra le fin mot de l’histoire. Le propriétaire aux abois financièrement l’avait vendu pour 600 livres sterling, l’équivalent de 18 600 livres actuelles, à un galeriste américain Georges Keller (Bignou Gallery) ; et l’employée de la Redfern de se désoler que lorsqu’il avait été proposé au directeur de la Tate, John Rothenstein de l’acheter un tiers moins cher en 1941, celui-ci avait décliné l’offre. Un vrai gâchis sauf pour le MomA de New-York qui l’acquerra en 1949 de la Bignou Gallery.

Images

Francis Davison (1919-1984), quatre tableaux peints à Antibes.

Francis Davison (1919-1984).

Patrick Heron (1920-1999), trois tableaux peints à Antibes.

Patrick Heron (1920-1999).

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Black Square, Green Bar, 1957, William Gear, huile sur toile, 81,5 x 122 cm, Redfern Gallery © Estate William Gear © Image Redfern Gallery

William Gear (1915-1997).

Les portes-fenêtres à la villa Le Rêve, Vence et Window, Museum of Modern Art, 1949, Paris d’Ellsworth Kelly.

Reproduction enveloppe et lettre de Matisse adressées à André Rouveyre à l’hôtel de la Joye de vivre, rue des Poilus à Vence.

Matisse dans sa chambre atelier à Vence en 1948.

Reproductions Le Bonheur de Vivre, 1906, Henri Matisse, Les Demoiselles d’Avignon, 1907, Pablo Picasso, La Joie de vivre, Pablo Picasso, 1946, La Danse (I)1909 et La Danse 1910, Henri Matisse.

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La Femme-fleur, portrait de Françoise Gillot, 1946, Pablo Picasso, huile sur toile, 146 x 89 cm, collection privée? © Succession Picasso

Reproduction La Femme-fleur, portrait de Françoise Gillot, 1946, Pablo Picasso.

 

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La Danse, 1932-33, henri Matisse, huile sur toile en trois panneaux, de gauche à droite :339,7 x 441,3 cm, 355,9 x 503,2 cm et 338,8 x 439,4 cm ©2014 Succession H. Matisse / Artists Rights Society (ARS), New York Image © 2016 The Barnes Foundation

La Danse, 1932-33, Fondation Barnes, sur laquelle Lydia Delectorskaya a travaillé comme assistante pour son premier travail pour Matisse.

3 : Piano : 1943 1978 by Patrick Heron 1920-1999

3:Piano:1943, 1978, Patrick Heron, Tate © Estate of Patrick Heron. All Rights Reserved, DACS 2016

 Reproduction 3 : Piano : 1943, 1978, Patrick Heron, tableau qu’il a produit après avoir vu L‘Atelier rouge de Matisse à la Redfern gallery en 1943.

Quelques tableaux des artistes anglais de la Second Impressionist exhibition.

Duncan Grant et Matisse : les peintures dans les peintures.

Matisse : Le manteau écossais de 1918 à 1926.

Vues du palais Troubetskoi à Moscou du collectionneur Shchukin avec à droite le salon rose Matisse après l’accrochage de ses tableaux effectué par Matisse à la fin de l’année 1911, notamment de La Musique et de La Danse.

Capucines et La Danse I et II, 1912, Henri Matisse

L’enlèvement d’Europe par Matisse et Bonnard.

 

Vues de l’intérieur d’une automobile, Matisse

 

Le(s) pins(s) parasol(s) par Bonnard et Matisse.

 Belle-Île par Monet, Russell et Matisse.

Quelques Odalisques de 1906 à 1927

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Le cul inculte du prix Turner 2016

“L’imitation est la plus sincère des flatteries écrivait en 1820 Charles Colton Caleb, avant qu’Oscar Wilde n’ajoute des années plus tard « que la médiocrité puisse payer à la grandeur. » Une maxime que le monde des arts a faite sienne dans son intégralité depuis longtemps et qui résonne doublement[1] en cette fin d’année avec la rétrospective Gavin Turk à la Newport Street Gallery de Damien Hirst et la remise du prix Turner à la Tate Britain où figure, parmi les quatre finalistes Anthea Hamilton avec sa « célèbre »[2]pièce Project for a Door (After Gaetano Pesce) qui est littéralement un monument à la gloire du léchage de cul[3].

On apprend avec surprise sur la page qui lui est consacrée sur le site de la Tate, que « la recherche est au cœur du travail » d’Anthea Hamilton, et que « chaque sujet est longuement étudié avant d’être utilisé comme un objectif à travers regarder le monde ». Inutile d’épiloguer, on relèvera juste que dans le cas de son sujet cul-cul, la recherche n’a pas du être poussée car elle ne mentionne pas la partie d’un diptyque satirique étonnamment semblable réalisé par un peintre anonyme flamand vers 1525, et présenté cette année au Grand Palais à Paris lors de la fantastique exposition Carambolages. Passe encore, mais on reste sur le cul quand elle convoque comme influence majeure de son travail Antonin Artaud et son appel à « la connaissance physique des images » qu’elle interprète comme la réponse physique qu’elle attend que le spectateur ressente devant son utilisation de matériaux inattendus, son travail en général, l’échelle et l’humour de celui-ci.[4] Dans le genre nivellement par le bas, difficile de faire mieux. On n’a beau se gratter la tête à défaut du cul, on ne voit pas le rapport avec Antonin Artaud que l’on cite pour mémoire et pour le plaisir: « C’est par la peau qu’on fera entrer la métaphysique dans les idées […] Je propose d’en revenir par le théâtre à une idée de la connaissance des images et des moyens de provoquer des transes comme la médecine chinoise connaît sur toute l’étendue de l’anatomie humaine les points qu’on pique et qui régissent jusqu’aux plus subtiles fonctions. »[5]

Une subtilité qui fait singulièrement défaut à cette reprise éculée de la blague des potaches qui montrent leur cul à l’arrière du bus, mais qui ne devrait pas l’empêcher, bien au contraire, de remporter le prix Turner dans trois jours. C’est dire.

PS. Mea culpa, Anthea Hamilton a manqué de cul et n’a finalement pas remporté le Turner prize 2016.

[1] On aurait pu ajouter à ces deux évènements la participation à une exposition collective qui se termine en février 2017 au Centre Pompidou d’une autre figure de l’appropriation décomplexée, l’artiste américaine Sherrie Levine dont les explications emberlificotées sur son travail n’ont d’égal que les commentaires amphigouriques de ceux qui le portent aux nues.

[2] On entend le mot célèbre ici quand la célébrité est mesurée à l’aune des selfies et des likes sur les réseaux sociaux, comme cela est le cas aujourd’hui. Il nous faut aussi admettre notre incompréhension devant l’intérêt de certains journalistes y compris du Guardian pour connaître l’identité des personnes qui ont prêté leurs culs pour servir de modèle aux deux pièces à 40 ans d’intervalle. Comme si cela avait de l’importance…

[3] Le monde de l’art (comme celui de la mode d’ailleurs) qui a pourtant fait du choc et de la provocation son fonds de commerce s’imaginant tirer de ce masochisme imposé une supériorité indiscutable sur le reste de la société civile préfère parler, ici , d’appropriation dans un sursaut de fausse pudeur mal placée. Il n’est pas interdit d’en rire.

[4] http://www.tate.org.uk/whats-on/tate-britain/exhibition/turner-prize-2016/about-artists/anthea-hamilton

[5] Citations tirées de l’ouvrage  ¡ Que viva Eisenstein ! de Barthélémy Amengual, Éditions de l’Âge d’Homme, 1980, Lausanne.

http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/carambolages