La culture de A à Z : “B” comme Bernini Romain. Exposition Ecstatic Island 2016, galerie Suzanne Tarasieve, Paris.

Un an après avoir dévoilé son Ecstatic Island (L’Île en extase) à Leipzig pour sa première exposition personnelle en Allemagne[1], Romain Bernini, voyageur immobile, en poursuivait l’exploration en ce début d’automne “aux couleurs de l’été indien” à la galerie Suzanne Tarasieve dans le Marais.[2]

Si l’on retrouvait à Paris les grandes jungles virtuoses de la série Grans Bwa (2015), à première vue impénétrables, mais en réalité, pas plus menaçantes que des plantes d’appartement; et les personnages absorbés dans un doute existentiel de plus en plus envahissant (Grand Dark, Feeling of Emptiness, Waiting Period, 2016) ou figés dans la pratique de rites aux accents shamaniques, dont ils sont les seuls à détenir le mystère, (Sans titre, 2013, 2015, 2016 ; Rejoicing in the Hands, 2016[3]); la vraie découverte et révélation de cette deuxième incursion dans cette île imaginaire, ce sont ses perroquets.

Les perroquets de Romain Bernini, tout droit sortis de l’Histoire Naturelle des Perroquets (1801-1805) magistralement illustrée par le célèbre peintre animalier fort apprecié de Napoléon Ier, Jacques Barraban, sont venus se poser, comme télétransportés, sur des toiles richement colorées et résolument abstraites pour un téléscopage visuel des plus original et des plus réussi.

Des perroquets qui loin d’être dépaysés et de faire de la figuration sur cette île marquée par la présence de Dambala[4], « représenté » dans les trois toiles abstraites Dambala, Dambala II, Dambala III, (2016)[5], nous observent autant que nous les observons.

Sereins et parfaitement tranquilles, ils se tiennent impassibles, tels des passeurs, aux portes de cet univers abstrait, flou et magnifiquement coloré dont ils semblent garder l’accès.

Cette impression d’oiseaux passeurs entre ce monde concret en demi-teintes et dégradé de gris que nous venons de quitter en poussant la porte de la galerie, et cet autre monde immatériel, spirituel et cosmique aux formes courbes, colorées et envoûtantes est encore plus prégnante devant les grands tableaux, aux titres révélateurs : Vâhana I, II, III (2016).[6]

Avec ses noms de tableaux ésotériques, son goût pour le questionnement cosmogonique, son apesanteur méditative, son temps suspendu aux élans lamartiniens et ses fonds abstraits – où ligne et angle droits sont exclus[7] – qu’il n’est pas interdit de rapprocher de l’abstraction américaine (Rothko et Clyfford Still en particulier), la peinture de Romain Bernini peut être qualifiée de « planante », comme on parlait de musique planante au début des années 70.[8]

Une chose est sûre, une fois que l’on a quitté cette Ecstatic Island, on n’a qu’une envie : celle d’y retourner.

[1] Du 12 septembre au 31 octobre 2015 à la galerie Dukan.

[2] Du 10 septembre au 08 octobre 2016.

[3] Un titre plein d’humour si l’on a l’esprit mal tourné

[4] Le père du Ciel, le tout premier créateur de la vie selon les croyances vodous d’Haïti qui l’ont rattaché au Saint Patrick de la religion catholique dans un syncrétisme très pragmatique. Dambala est aussi un légume d’Asie connu sous le nom d’haricot de Goa.

[5] Ces trois toiles abstraites, qui ont pu déconcerter, mais dont le titre suffit pour comprendre leur place fondamentale dans cette exposition, peuvent se lire comme un détail d’organismes vivants (végétal, biologique) grossis des milliers de fois, ou encore, comme la carte permettant de trouver et de se repérer sur cette île en extase, magique et mystérieuse surgie de l’imaginaire de Romain Bernini ; si l’on tient vraiment à plaquer du réel sur de l’abstrait.

[6] Le vâhana dans l’hindouisme est un animal remplissant le rôle de véhicule, de monture ou de passeur sur lequel se déplace les différentes divinités.

[7] Comme un écho à l’Art Nouveau ?

[8] À ce titre et sans vouloir tomber dans le gimmick, il nous paraîtrait intéressant de visiter cette Île en extase dans un environnement plus immersif, avec par exemple, une bande son où trouveraient leur place le poème manifeste du Romantisme français de Lamartine, le Lac  ( Méditations poétiques, 1820), des bruits de toutes sortes : forêt, rivière, perroquets, ressac …, de la parole en créole haïtien, en Hindi, de la musique planante (Klaus Schulze, Tangerine Dream) dont le terme allemand Kosmische Musik (musique cosmique ou musique du cosmos) résonne idéalement dans ce contexte.

http://suzanne-tarasieve.com/exhibition/romain-bernini/?lang=fr

IMG_3977.JPGIllustration (composition Bertrand Lapicorey) de haut en bas : Dambala II (2016) huile sur toile 200 x 160; Vâhana IV, détail (2016); tableaux assemblés, huile sur toile 200 x 160; Dambala III (2016) huile sur toile 200 x 160. © Romain Bernini